ACCUEIL LA REVUE Éditoriaux Vol. 17 -- LES FACTEURS DE CHANGEMENT EN PSYCHOTHÉRAPIE

LES FACTEURS DE CHANGEMENT EN PSYCHOTHÉRAPIE

 

Nous avons décidé de centrer cette nouvelle revue sur « Ce qui est opérant dans la cure » – pour reprendre le titre d'un ouvrage récent (Balestrière, L.,Godfrind, J., Lebrun, J-P., Malengreau, P.: Ce qui est opérant dans la cure. Des psychanalystes en débat. Ramonville Saint-Agne, Érès, 2008), autrement dit, sur les facteurs qui favorisent le changement au cours d'une psychothérapie. Pour ce faire, nous avons comme à l'accoutumée fait appel à un ensemble de praticiens issus d'horizons multiples et intéressés par l'énigme de ces transformations intimes.

Nathalie Monnin Gallez nous vient de Suisse, et c'est avec grand plaisir que nous accueillons dans notre revue cette art-thérapeute qui a fait de la médiation artistique l'essentiel de son dispositif thérapeutique.

Décrivant en parallèle les cheminements artistiques et les processus psychiques déployés par trois patients suivis au long cours, elle pose un certain nombre d'hypothèses sur l'indication des médiations plastiques pour des personnes présentant d'importantes difficultés relationnelles.

Pour ces sujets, l'art-thérapie propose en effet une approche moins menaçante que l'échange verbal en face-à-face, en permettant de travailler la relation à l'autre et à soi-même de manière indirecte, « dans un espace à trois : le patient, sa production et le thérapeute, dans un cadre où le processus créatif, l'imagination, la sensorialité, le plaisir d'expérimenter plutôt que réussir sont centrales ».

Son fil rouge reste néanmoins la pensée analytique, et l'absence d'induction – de thème ou de technique – vise à favoriser l'expérience subjective du patient. Offrir telle matière, tel outil, tel support, telle technique peut être perçu comme une métaphore et ainsi être considéré comme un équivalent d'interprétation.

À partir de l'imaginaire, le patient pourra se réapproprier la réalité et s'y trouver une place plus confortable, en réinventant un monde qu'il façonnera de manière à le maîtriser. Car celui qui manipule et modifie l'objet se transforme aussi lui-même.

Analysant avec finesse tous les aspects transférentiels et contre-transférentiels de sa relation avec ses patients, Nathalie Monnin Gallez montre comment elle les interpelle en douceur, en respectant le rythme de chacun dans un entre-deux fait d'aller-retour tantôt ludiques, tantôt confrontants. Ces passages entre imaginaire et réalité permettront d'apprivoiser une première expérience de l'altérité, et le changement résultera moins d'une activité interprétative que de la capacité du thérapeute à renvoyer au patient son identité véritable.

Une magnifique introduction à notre approche de psychothérapie psychanalytique à médiations.

Brigitte Dohmen, dans son article « L'urgence psy en périnatalité » nous livre ici un texte fort et poignant sur son expérience en périnatalité.

Comment, en effet, ne pas être bouleversé par tous ces récits d'interventions de crise – où, souvent, la vie de la mère ou du bébé sont en jeu –, et devant l'intensité des réactions des parents ou du personnel soignant ?

L'auteur nous offre un panel des différentes situations rencontrées dans sa pratique, qui illustreront à foison en quoi consiste cette clinique périnatale : toutes les problématiques rencontrées avant, pendant et après la grossesse, qu'elles soient d'origine psychologique ou en lien avec un problème physiologique, depuis la question du désir d'enfant jusqu'aux problématiques de deuil, de dépression postpartum et de troubles psychologiques dans la famille.

Cette pratique intense confronte à l'archaïque, parfois avec une grande brutalité, sans que le thérapeute ne puisse se retrancher derrière ses habitudes protectrices – un cadre fixe dans un cabinet sécurisant. Ce travail clinique, au sens propre du terme – c'est-à-dire littéralement « au lit du malade », avec la télévision allumée, le téléphone qui sonne, le personnel médical qui circule –, nécessite la mise en place d'un setting particulier, où c'est le corps et la présence du thérapeute qui créeront l'enveloppe permettant d'instaurer le contenant nécessaire. Et l'empathie chaleureuse du soignant permet alors que « quand la souffrance déborde des mots et des défenses, (...) ces personnes ne se sentent pas seules. (...) Nous sommes les garants qu'elles n'aient pas perdu contact avec le monde des humains. »

Une clinique toute particulière donc, qui nécessite certainement une formation spécifique, ce dont Brigitte Dohmen nous convainc totalement. Un article bouleversant, et particulièrement interpellant.

Pour Monique Liart, dans son texte « Le corps et l'écrit », la question du phénomène psychosomatique (PPS) pose d'emblée la question du rapport entre médecine et psychanalyse. C'est en effet à l'interface entre ces deux disciplines que le PPS se situe ; sans en nier l'origine organique, la psychanalyse voit en effet dans celui-ci la trace d'une écriture inconsciente. Loin de refuser l'apport de la médecine, elle y arrime la dimension supplémentaire d'une recherche de sens.

Contrairement à la maladie organique, qui colle au corps, et au symptôme hystérique, qui n'affecte qu'un corps imaginaire – sans lésion donc –, le PPS se situe à la fois dans le corps et aussi hors corps, parce qu'il est relié à la pulsion et au signifiant. Comme le dit Lacan, le corps est « attrapé » par le discours, et le PPS s'inscrit de ce fait dans le réel du corps, il s'imprime à même la chair, à l'insu du sujet, sans que celui-ci ne puisse émettre la moindre explication. Le psychanalyste est donc là convoqué à déchiffrer ce qui apparaît comme une énigme.

Prenant distance face à des théories telles que celles de l'École de Paris, avec Pierre Marty et ses observations de « pensée opératoire » et de « pauvreté du fantasme », l'auteur souligne que ces hypothèses ne se vérifient pas dans tous les cas.

Le PPS, lui, doit répondre à trois critères : primo, une lésion organique ; secundo, résister à l'interprétation en termes de métaphore ; tertio, on doit pouvoir en démontrer le lien avec l'histoire signifiante du sujet.

Il n'y a donc pas de « type psychosomatique », le PPS pouvant apparaître dans toutes les structures cliniques classiques : névrose, psychose ou perversion. Mais alors que la conversion hystérique se situe du côté du signifiant, le PPS est de l'ordre de l'écriture hiéroglyphique : le corps va, en effet, jusqu'à se laisser aller à écrire. Même si nous avons du mal à le déchiffrer, quelque chose est écrit dans le corps ; mais cet écrit est en lien avec la jouissance, et « c'est par la révélation de la jouissance spécifique qu'il a dans sa fixation qu'il faut toujours aborder le psychosomatique » dit Lacan.

Dans la cure, le sujet devra pouvoir s'avouer à lui-même la satisfaction qu'il trouve dans sa maladie, et ainsi transformer le PPS en symptôme. Cessant d'être un signifiant gelé, son inscription se fera ailleurs que sur le corps réel et deviendra une question sur le désir.

Monique Liart, et c'est sans conteste une prouesse, parvient en tout cas à déchiffrer pour nous et à rendre lisible le discours particulièrement énigmatique d'un Lacan adepte de formules qui n'ont souvent rien à envier aux hiéroglyphes...

Dans son article « La psychothérapie de couple, espace d'élaboration d'une blessure commune », Paul Kestemont montre comment il utilise certains concepts de la thérapie de groupe, et notamment celui d'un « inconscient du couple » et de son fonctionnement par diffraction, pour les appliquer à cet ensemble limité à deux personnes.

Une des spécificités de son approche consiste également à travailler en co-thérapie plutôt qu'en solo, ce qui l'aide à déjouer les pièges d'alliance et de contre-alliance avec l'un des conjoints.

Paul Kestemont se réfère aussi à la méthodologie sophia-analytique, et divise l'entretien en trois parties : une phase de clarification, suivie d'un temps de réflexion entre les thérapeutes puis d'une restitution au couple. Au cours de ce processus, il instaure une dialectique entre une dimension psychanalytique centrée sur l'histoire du sujet, et une dimension existentielle polarisée sur l'ici et maintenant, sans oublier les questions de transmission intergénérationnelle.

Dans une vignette clinique fort illustrative, il expose ensuite très clairement comment les partenaires se rencontrent souvent autour d'une blessure commune – ici, un profond sentiment d'abandon.

Le décours des séances dévoile un jeu de forces antagonistes – résistance à la thérapie / désir de changement – diffracté au sein de la dyade et porté par un inconscient groupal. Les blessures d'enfant réactualisées se manifestent tantôt par des projections, tantôt par des identifications projectives des thérapeutes, et l'on verra bientôt le couple se métamorphoser en espace de soin mutuel, lorsque la défusion se manifestera.

L'intéressante analyse de la relation tranféro-contretransférentielle montre également comment la réactivation de la blessure originelle se réactualise au sein même de la dynamique des thérapeutes, quand se posera la question de « garder ou non » l'enfant représenté par le couple lui-même.

Un travail tout en profondeur et, surtout, en tact et respect, qui suscite vivement notre admiration.

Dans son magnifique article « Où sont les bébés avant de naître ? », Rosella Sandri rapporte la cure psychanalytique d'une jeune femme ayant traversé plusieurs fausses couches ainsi qu'une grossesse extra-utérine avant de pouvoir donner naissance à son enfant.

Celle-ci vivait, avec sa mère interne, une relation de dépendance parasitaire qui l'empêchait non seulement de se séparer d'elle, mais également de grandir et de se développer dans ses aspects les plus créatifs.

Rosella Sandri montre comment le déploiement d'un espace psychique interne, dans lequel le lien avec une mère intérieure nourricière a pu se développer, fut un préalable pour que cette jeune femme puisse devenir mère.

Son expérience de l'observation du bébé selon Esther Bick, toujours à l'arrière-plan, a représenté une base solide dans l'accompagnement de ces femmes faisant état d'une grande fragilité psychique au cours de cette période sensible. Mais c'est surtout son travail sur les rêves – généralement très présents au cours des derniers mois de grossesse – qui lui ont permis de mieux comprendre les angoisses particulières que les femmes éprouvent quand elles sont enceintes.

Cet article captivant nous permettra de suivre pas à pas toute l'évolution du développement de cet espace psychique interne, à la recherche du « bébé perdu », et peut-être même de découvrir où sont les bébés avant de naître...

Dans un dernier article de mon cru, « L'importance de l'ici et maintenant : la force du moment présent en psychothérapie psychanalytique », je livre ici ce qui m'apparaît comme l'aboutissement de mes recherches sur ce qui est essentiel dans le processus thérapeutique, et ce texte vient clôturer une série de réflexions sur ce même thème, parues dans les numéros précédents. Il ponctue également en point d'orgue mon engagement en tant qu'éditeur responsable de la revue, que j'ai eu le privilège d'animer avec plaisir pendant une dizaine d'années.

Au cours de ma carrière de psychothérapeute, s'est imposée à moi la forte conviction que l'essentiel de la cure se jouait dans l'instant présent. La prise en compte de l'ici et maintenant dans la relation patient-analyste est même, à mon sens, un des leviers majeurs du changement thérapeutique : la petite lucarne au travers de laquelle tout l'univers se dévoile.

Après quelques considérations philosophico-psychanalytiques sur le temps et la difficulté de se poser dans le temps présent, je montre ici comment l'angoisse, et la souffrance qui en découle, sont en réalité une pathologie de la présence. Un détour par diverses formes de psychothérapies, dont la gestalt-thérapie et la psychothérapie existentielle, me conduisent ensuite naturellement à investiguer cette question du temps présent dans le champ de la psychothérapie psychanalytique ; au-delà de la notion de réactualisation du transfert, j'explorerai plus en détail le concept de « microtransformations en séance » tel que décrit par Antonino Ferro.

Enfin, au travers d'une série d'exemples et de situations cliniques, je relèverai les interventions qui peuvent favoriser l'émergence de cet instant présent : la qualité de présence, le regard et le face-à-face, la créativité, la surprise, l'humour, le jeu et l'approche corporelle, mais aussi le travail du rêve et – surtout – le silence...

Je reprends ici ce qui m'apparaît être l'essentiel de ma conclusion :

« Pour qu'il y ait changement, il faut qu'il y ait une vraie expérience d'un événement vécu réellement, ce qui implique de vivre des sensations et des émotions qui ne peuvent se vivre qu'à l'instant présent, dans un monde réel avec de vraies personnes : un thérapeute vivant et présent. (...) À ce niveau d'engagement où sont investis thérapeute et patient, on pourrait parler – osons le mot – "d'amour pur" : un être se donne à un autre et permet qu'à travers lui se rejouent de nouvelles donnes. C'est ce qui à mon sens constitue véritablement le corps de la thérapie... »

N'est-ce pas là tout l'enjeu, à Psycorps, de notre approche de Psychothérapie Psychanalytique à médiations ?

Une toute bonne lecture,

                                      Jacques Van Wynsberghe

 

ÉDITORIAUX


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