ACCUEIL LA REVUE Éditoriaux Vol. 16 -- QUELLE PLACE POUR LE RÉEL DANS LA PSYCHOTHÉRAPIE PSYCHANALYTIQUE ?

QUELLE PLACE POUR LE RÉEL DANS LA PSYCHOTHÉRAPIE PSYCHANALYTIQUE ?

 

La question du réel et de la réalité a toujours été au cœur de nos interrogations à Psycorps, et c'est la raison pour laquelle nous avons décidé de lui consacrer l'entièreté de ce présent numéro. En effet, avec son tropisme marqué pour les médiations, qu'elles soient corporelles ou autres, notre école a continuellement accordé à la réalité une place prépondérante, que ce soit celle du corps – réel et pas seulement imaginaire –, celle du traumatisme – pas uniquement fantasmatique –, et aussi celle de l'environnement et donc de l'analyste : une personne bien vivante et présente.

Mais de quel réel s'agit-il ? Lacan a tenté de démontrer que le réel n'est pas la réalité, accessible par nos sens, mais bien un impossible à décrire et donc à dire. Quant à, la psychanalyse freudienne, qui étudie une réalité psychique associée à un appareil psychique, elle ne discrédite pas pour autant l'idée d'une réalité extérieure. Des psychanalystes contemporains vont cependant bien plus loin, accordant à la réalité présente et à la relation une place de premier ordre dans le processus analytique.

C'est à la délicate tâche d'éclaircir cette épineuse question que se sont attelés nos différents auteurs, tous issus d'horizons différents – mais pas trop –, selon notre précieuse tradition d'ouverture aux autres courants de pensée.

La psychanalyste Michèle Van Lysebeth-Ledent, dont c'est un des thèmes de prédilection, ouvre le débat avec un texte dense et concis : « À propos du réel ».

Pour elle, la notion de réel est depuis toujours l'objet de spéculations philosophiques hasardeuses et, contrairement à Lacan, elle s'intéresse à un réel qui est celui du sens commun – et celui du Robert –, où réel et réalité sont des synonymes.

Dans son brillant article, elle s'efforce d'étudier son influence sur la cure, et tente d'investiguer l'impact des caractéristiques réelles du cadre et du comportement de l'analyste sur le fonctionnement psychique de l'analysant.

Si Freud n'abandonna jamais l'idée d'un rapport dialectique complexe entre réalité interne et externe, son modèle de la cure présuppose cependant l'effacement de la réalité externe : un cadre neutre dépourvu au maximum de stimuli sensoriels.

Se basant sur les modèles proposés par Meltzer et les Botella, Michèle Van Lysebeth-Ledent reconnaît, elle, un rôle majeur à la réalité actuelle dans l'efficacité du modèle analytique.

Elle examine ainsi la manière dont ce réel pénètre le « sanctuaire » analytique : le cadre, l'interprétation, les dysfonctionnements de l'analyste et, plus particulièrement encore, la question du face à face en psychothérapie psychanalytique.

Elle démontre avec brio que, « contrairement à ce que suggère le mythe de la cure-type, la réalité actuelle opère massivement dans la cure analytique », mais elle nous met cependant en garde du risque inverse : privilégier uniquement la relation au détriment de l'espace analytique.

Alain Amselek, lui, dans son très érudit article « Entre réel et réalité, où se situe l'efficace de l'activité thérapeutique ? », nous immerge d'emblée dans le labyrinthe, parfois obscur pour les non-initiés, du discours philosophico-lacanien, mais c'est pour mieux nous en extraire, et finalement rejoindre d'assez près les conceptions de notre première psychanalyste. Cependant, alors que pour cette dernière, réel et réalité c'est « bonnet blanc et blanc bonnet », Alain Amselek persistera à les différencier. Se basant sur les théories de Lacan, qui a introduit de façon radicale cette distinction entre Réel et réalité – tout en variant constamment dans leurs définitions, jusqu'à la contradiction, nous dit notre auteur –, il nous montre comment le lacanisme s'est coupé la route concrète du réel en le cantonnant dans le monde de l'abstraction et de la représentation : « (Lacan) est resté bloqué dans le réel comme impensable à dire et à représenter, mais surtout, je crois, comme impossible à supporter pour lui. » Tout l'édifice lacanien en devient même « une défense propre à le protéger du réel ».

Pour lui, la réalité parle du social, du « monde », alors que le réel serait la vie, l'affectivité originelle, intime de l'être vivant. De ce point de vue, le changement ne peut s'opérer que par « l'épreuve », c'est à dire l'affrontement direct de ce réel par la mise à bas des masques et la rencontre de cet intime, affectif et pulsionnel. Les deux présentations cliniques qu'il nous propose sont à cet égard très illustratives, mais sa différenciation réel-réalité ne s'apparente-t-elle pas plutôt à la distinction « vrai self – faux self » exposée par Winnicott ?

Fabuleux exercice, en tout cas, d'auto-analyse et de modestie que je ne peux que saluer avec respect. Si le réel, « c'est quand on se cogne », Alain Amselek s'y heurte à coup sûr et, au-delà de sa quête théorique, c'est manifestement à tout un travail de dégagement du lacanisme qu'il se livre, et à une tentative de prise de distance du « langage pour le langage » : « L'intuition qui me taraude depuis (...) toujours, c'est ce sentir qu'il y a un au-delà ou un en deçà du langage et que cet au-delà, ce réel, est occulté par l'attention exclusive que nous accordons au langage, que nous ne voulons jamais lâcher (...) »

Finalement, derrière tous ces mots « qui font des ronds », comme il le dit si bien, n'est-ce pas à une ode à la vie, à ses élans et à ses intensités que l'auteur nous convie ? L'aboutissement d'un long chemin !

Dans leur très bel article « Réalité du patient, réalité de l'analyste », Brigitte Dohmen et Dominique De Wilde témoignent du fait que des ouvertures de cadre peuvent enrichir le processus thérapeutique en lui donnant une nouvelle dynamique lorsque celui-ci est englué.

L'originalité de leur démarche consiste à présenter en duo une illustration clinique de deux thérapies menées en parallèle avec la même patiente. Mais ce sera surtout l'occasion d'explorer théoriquement et pratiquement toute la riche question de la réalité de l'analyste et du patient, et plus particulièrement celle de la place du corps dans le processus thérapeutique.

Brigitte Dohmen d'abord, partant de Freud et Ferenczi pour en arriver à la conceptualisation de Bion et Ferro, fera une mise au point théorique de l'état de la question. Puis ce sera au tour de Dominique De Wilde de décrire par le menu le récit du parcours thérapeutique de sa jeune patiente, Manon, dont les impulsions incontrôlables à se mutiler en séance donnent une idée de l'ampleur de la problématique... Comment intervenir face à cette réalité d'un corps agissant ? Si l'analyste parvient à improviser quelques essais de contenance, des séances de psychothérapie psychanalytique à médiations ne seront pas de trop pour l'aider à établir une juste distance avec l'adolescente et parvenir à accéder à la part archaïque de sa psyché. À cette occasion, Brigitte Dohmen nous donne un remarquable aperçu de diverses médiations possibles et de leur impact sur Manon.

Suit encore la description de diverses tranches de thérapie, où une sexologue est également convoquée, pour terminer par une mise au point finale sur la question de l'aménagement du setting dans la clinique de l'archaïque. L'importance du développement personnel de l'analyste et de la nécessité d' « être à l'aise » avec son propre corps y sont évoqués.

Rencontrer le patient là où il se trouve en quittant le confort douillet de nos certitudes théoriques, n'est-ce pas la clé permettant l'accès à ces problématiques difficiles ?

Le texte de Danièle Deschamps, « Trauma, corps et clivage : quand les parties éjectées s'invitent en séance... le thérapeute convoqué d'office », nous mène au cœur du trauma, et nous fait vivre en direct cette folie de l'éclatement des frontières du Moi, là où réalité et fantasme se confondent :

« Trous de mémoire, blancs, chapitres censurés ou occultés par un mensonge (...) J'ai appris jusqu'où cela va, détruisant ma sécurité intellectuelle, émotionnelle parfois (...) sous la bannière d'une personnalité apparemment normale, faux-self ambulant pathétique et tragique. »

L'auteur a choisi de partager avec nous son vécu de thérapeute happée corps et âme dans la tourmente de cette relation tour à tour mortifère et guérissante. Au travers des histoires de Jeanine, Luciole, Maxens-Maxime et Viviane, elle nous mène dans la désolation de ces folies solitaires dont elle se fait tour à tour témoin lucide, passeur et « double au combat ».

Là où ces bébés traumatisés devenus adultes nous font vivre leur vécu de sidération et de glaciation, leur clivage, leur Moi effondré, Danièle Deschamps fait le choix de la « rencontre à main nue », avec pour seul outil la présence et la parole de Vérité, « pour que le réel se fasse réalité ». Réel, réalité, vrai, Vérité... nous sommes bien dans le thème de notre revue. Mais, une fois de plus, de quelle réalité, de quelle vérité s'agit-il ? L'auteur ne lève pas le voile, nous laissant avec nos interrogations. Si elle convoque Lacan : « Vous ne pensez quand même pas que vous vous trouvez vraiment face à un bébé sur le divan ! », c'est pour lui répondre : « Et pourtant... Ferenczi... Winnicott », et plus loin : « C'est là qu'ils nous attendent... ces bébés devenus adultes, dans un temps suspendu. » L'on ne sait trop si elle parle de « personnages », fantasmes projectifs de différentes parties clivées du patient, ou de personnalités multiples, « Moi(s) » dissociés de la personne... Laissons donc le dernier mot à la poète, « non point tellement quelqu'un qui écrit des poèmes, mais quelqu'un qui voudrait parvenir à une absolue saisie de ce en quoi il vit, et à rompre son isolement de cette saisie. » Au risque de se perdre ? Une lecture qui s'apparente en tout cas certainement plus à une expérience traumatisante qu'à une tranquille flânerie... Comme Danièle Deschamps, nous avons dû lutter pour ne pas nous laisser contaminer par « la crudité et la cruauté du matériel narratif ». Une véritable aventure...

Article extrêmement interpellant que celui de Françoise Daune, « Psychisme et condition humaine : artifice et impuissance », puisqu'il nous confronte directement à la question de la maladie et de la mort. Ici, la question du réel n'est pas une abstraction philosophique : la réalité nous est renvoyée dans toute sa redoutable altérité, son tranchant absolu.

Face à cet effroi de l'ultime de la condition humaine, sa finitude, l'aménagement psychique habituellement déployé sera de l'ordre du déni, du « comme si » ; mais l'évidence de la réalité confrontera le patient à la perte de ses fantasmes d'immortalité et de toute-puissance, avec lesquels son psychisme tentera de composer vaille que vaille.

Celui-ci ne sera pourtant pas le seul à être bousculé dans ses repères les plus archaïques. Le psy lui-même, et les différents soignants, seront confrontés aux mêmes angoisses et feront appel aux mêmes mécanismes de défense face à cet indicible.

Françoise Daune, travaillant en milieu hospitalier dans un service de psycho-oncologie, rendra palpable ce thème impossible, grâce à des illustrations cliniques émouvantes, où chacun reconnaîtra sans doute l'un de ses proches, si ce n'est lui-même...

L'impact psychique sur le patient de l'annonce de la maladie et de sa mort prochaine bouleverseront violemment tout l'équilibre émotionnel patiemment construit au cours des années de vie, et il faudra toute l'écoute bienveillante de l'équipe soignante, et tout spécialement du psy, pour permettre l'élaboration de ce « travail du trépas ».

Un texte d'une grande modestie, brisant le mythe du « tout-psy » en rappelant qu'il n'y a ici aucun prétention de guérison, mais juste la proposition d'un lieu où « tenter de penser l'impensable, imaginer l'inimaginable, supporter l'insupportable (...) en recréant les conditions d'une vie malgré la mort ».

Merci à Françoise Daune de nous confronter à cette question centrale de notre existence, en ayant le courage de ne pas en éluder toute l'inquiétante étrangeté !

Avec la présentation de son cas clinique « L'enfant sous terreur », Corinne Gere nous entraîne dans les abysses de la relation originaire. Avec lucidité, elle nous expose par le menu comment elle s'est confrontée à la souffrance extrême de sa patiente, et nous dévoile toute la complexité de la relation transféro-contre-tranférentielle qu'elle a tissée avec elle.

C'est aussi une superbe illustration d'un travail avec les médiations, surtout corporelles, mais également avec des techniques de modelage.

D'un point de vue théorique, elle établit sa filiation directe avec Ferenczi – extrêmement sensible, comme elle, à l'enfant blessé dans l'adulte –, et sur lequel elle prend largement appui pour étayer sa démarche psychothérapeutique.

Reprenant également le modèle d'Antonino Ferro, elle élabore longuement son propre contre-transfert et montre comment elle l'utilise pour rendre possible une authentique transformation, et du champ thérapeutique, et de Jeanne. Elle explicite également comment, en devenant le réceptacle des émotions terrifiantes et non conscientes de sa patiente, elle a pu réaliser un lent et long travail d'alphabétisation de ses éléments bêta, ce qui lui a permis de quitter son statut de petite fille terrorisée pour devenir la personne adulte d'aujourd'hui, séparée de sa mère toute-puissante et apte à mettre elle-même des mots sur son vécu.

Un travail dans les grandes profondeurs de la psyché, un modèle de tolérance, de patience, et surtout de confiance dans la force de la Vie.

Enfin, dans un dernier article, de mon propre cru, « La psychothérapie psychanalytique à médiations, une thérapeutique de choix pour la restauration du lien », j'ai cherché à rendre compte de ce qui se joue dans l'exercice de notre approche à médiations ; et c'est sans nul doute dans la clinique de l'archaïque, avec la question de l'établissement du lien primaire qu'elle trouve le mieux à s'appliquer.

Chacun peut reconnaître que la sévérité des psychopathologies rencontrées aujourd'hui met à dure épreuve l'endurance psychique de l'analyste, et dès lors se pose la question de la complexité croissante de l'écoute et des adaptations techniques requises. La créativité et la liberté du thérapeute l'amèneront à proposer un cadre différent, certes non conventionnel mais pas pour autant transgressif, où son vécu et la qualité de la relation joueront un rôle décisif.

Théoriser une pratique où le corps, l'agir et le non-verbal – bref, la réalité – ont une place prépondérante n'est cependant pas chose aisée dans le champ d'une psychanalyse centrée, par essence même, sur le langage verbal...

C'est pourquoi, m'appuyant sur trois situations cliniques assez exemplatives, je tente d'articuler une théorie, inspirée pour l'essentiel de Bion et Ferro, avec celle de l'espace potentiel de Winnicott.

J'explore d'abord la question du lien et de l'attachement selon les points de vue éthologique, intersubjectiviste et psychanalytique, pour montrer combien celle-ci est centrale dans notre approche de l'archaïque.

C'est ensuite la notion de contenant qui retiendra toute mon attention : ses qualités nécessaires pour une bonne évolution de l'enfant, puis les moyens de le restaurer avec nos patients en thérapie.

Au fil de ces développements, la psychothérapie psychanalytique à médiations – je suis partie prenante, et donc, forcément, éminemment subjectif et partial... – se présente comme une interface idéale permettant la restauration du lien pour tous ceux qui ont souffert dans leurs relations précoces.

Quelques considérations sur le cadre spécifique à notre approche – le face à face, le regard et le toucher en thérapie – viendront compléter ce tableau.

Une toute bonne lecture,

                                      Jacques Van Wynsberghe

 

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