ACCUEIL LA REVUE Éditoriaux Vol 6 n°2 2001 -- LES PSYCHANALYSTES ONT-ILS UN SEXE ?

Vol 6 n°2 2001 -- LES PSYCHANALYSTES ONT-ILS UN SEXE ?

Freud a mis la sexualité au centre de la problématique psychique. Pourtant, les psychanalystes s’accordent à dire que le sexe de l’analyste n’a pas d’impact sur la cure, comme s’ils étaient désexués ou plutôt totalement bisexuels, c’est-à-dire échappant à la castration. Lors de notre journée d’étude, différents auteurs ont abordé le thème de la sexualité dans la cure en se penchant à la fois sur le corps de l’analyste, sur la pensée de l’analysant, sur la place du corps dans l’analyse et enfin sur la question des passages à l’acte sexuel dans une analyse.

Nous avons rajouté à ce débat une conférence donnée par deux des membres de Psycorps sur le même thème.

Nous espérons que ces réflexions permettront d’approfondir la place réelle que prend la sexualité de l’analyste comme celle de l’analysant dans la cure psychanalytique.

En guise d’éditorial, je reprendrai la façon dont chacun des intervenants a présenté son intervention.

Joyce McDougall a choisi d’aborder le sujet sous l’angle du corps de l’analyste : « Bien que l'analyste ne bouge pas de son fauteuil, la rencontre des corps est bien présente tout au long d'une thérapie. Elle est support de multiples projections transférentielles, même si elle est peu évoquée dans les congrès. Comme dans toute relation, dès le premier contact, chacun capte une impression corporelle de l'autre. Ces messages sensoriels non verbaux font partie intégrante de la relation thérapeutique et l'affectent de façon subtile. Il faut parfois longtemps avant que l'analyste ne puisse les comprendre et les interpréter en fonction de son propre contre-transfert. Il peut aussi recevoir des messages verbaux très directs concernant son apparence, sa mine, son corps ou ses vêtements, destinés à l'attaquer ou le séduire. Comment les reçoit-il et qu'en fait-il ?Dans la résurgence de situations archaïques, la remise en jeu des corps reste parfois le seul moyen pour certains patients addictés, ou psychosomatiques, ou à noyau psychotique, d'élaborer leurs angoisses de séparation et de différenciation physique et psychique. Elles font réapparaître le fantasme d'« un corps pour deux » avec l'analyste, et émerger des affects extrêmement violents et inquiétants ». Ceux-ci provoquent en retour chez l'analyste des réactions « somato-psychiques » parfois incompréhensibles, et aussi angoissantes, mais qui sont autant de signes pour comprendre, par les images psychiques qu'ils font surgir chez lui. « Face à cette communication somatique muette, l'analyste est interpellé. Peut-il supporter d'entrer dans ces zones de chaos et de transfert « en prise directe » sur le corps offert comme « objet transitionnel », comme sur le sien, pour aller à la rencontre de ses patients ? »

Joyce Mc Dougall nous parlera, à partir d'exemples de sa pratique, de « cette implication transférentielle réciproque des corps et des psychismes pour que les symptômes prennent enfin sens et parole. Encore faut-il que les analystes quittent eux-mêmes l'illusion d'être désincarnés. »

Ensuite Danièle Deschamps s’est posé la question de savoir si la pensée avait un sexe : « On associe souvent le monde de la pensée à un fonctionnement masculin, en réservant la part féminine aux affects. L'éducation n'est pas seule en jeu dans cette répartition des rôles, qui ressemble fort à un déni et à un clivage.Le dilemme se pose pour chacun, dès sa naissance : comment accéder à une pensée bisexuée, tout en acceptant le scandale de la différenciation, de la séparation, et en s'acceptant comme d'un seul sexe ?Cela passe par trois étapes essentielles : se donner corps vivant, lieu de son être, puis se reconnaître une identité sexuée d'homme ou de femme, et enfin déployer une pensée créatrice et féconde. Ces trois passages ne peuvent s'accomplir qu'au coeur du lien primitif avec l'autre, et dans le jeu des identifications successives à l'un et l'autre parent, mais aussi au féminin et au masculin en chacun. Ils sont vécus comme autant de transgressions, jubilatoires ou terrifiantes.

Elle propose de réfléchir « aux aléas de ces passages à partir de trois destins de femmes. Si un destin en éclaire un autre, ce travail psychique concerne bien les deux sexes. La psychanalyse a d'abord plus élaboré la question du masculin à partir du phallus, de la castration et du manque  Avec les recherches sur l'archaïque et la création du lien, une autre approche partirait plus de l'accès à la position dépressive pour accéder à une pensée partagée entre le triomphe, l'angoisse et la surprise, entre masculin et féminin purs. »

Carole Levert et Monique Panaccio ont longuement cherché à comprendre les raisons du passage à l’acte sexuel en thérapie et son impact sur les deux protagonistes. « Le thème de la sexualité, dans ses aspects libidinaux et mortifères est au plus près de la pratique quotidienne de la psychanalyse. En effet, à quoi d’autre s’intéresse la psychanalyse sinon à la sexualité et à ses aménagements pour un sujet singulier. Spécifiquement, notre propos portera sur l’agir sexuel dans la relation thérapeutique.Au cours des années quatre-vingt en Amérique du nord, dans la foulée du mouvement féministe, de la libération sexuelle et d’une certaine banalisation des échanges sexuels, l’agir sexuel en analyse ou en psychothérapie a fait l’objet de nombreuses publications surtout américaines. Celles-ci se sont progressivement raréfiées pour presque  disparaître. Les notions qu’on y retrouve sont essentiellement celles de victime et d’abuseur, et la question du juridique est, selon nous, trop souvent au centre du débat. On remarque que la judiciarisation n’empêche toutefois pas les agirs sexuels de survenir. Nous tenterons d’offrir une autre perspective de questionnement sur ce sujet tabou et glissant. Pour ce faire, nous emprunterons à la théorie lacanienne, entre autres notions, celles de désir et de jouissance pour réfléchir aux enjeux inconscients de l’agir sexuel. Précisons notre position : nous sommes influencées par cette théorie sans la tenir pour vérité lisse et sans faille. Nous traiterons de l’agir sexuel non seulement dans le cadre de la cure analytique mais plus largement dans d’autres situations thérapeutiques traversées par le transfert. »

« Quand l’agir sexuel advient, est-ce à dire que le désir bascule du côté de la jouissance dans une tentative de retrouver l’objet perdu, autrement dit un refus de la castration ? Ne pourrait-on pas y voir un moyen d’échapper au fantasme terrifiant d’une jouissance archaïque par une sexualisation de la relation ? L’asymétrie de la situation thérapeutique est celle où l’un se doit d’être garant du cadre pour que l’autre venu y adresser sa demande puisse trouver à l’élaborer : dans ce contexte, l’agir sexuel n’est pas soumis aux mêmes enjeux de part et d’autre, comme dans l’inceste. Ces pistes de travail seront développées plus avant dans leur connexion avec le transfert, la résistance, la compulsion à répéter. »

Pascal Prayez aborde ensuite la question du toucher dans la thérapie. « La question de la place du corps et du toucher en thérapie introduit une dynamique que la cure-type a parfois perdu par l'obsessionnalisation des règles transformées en véritables rituels.

Il faut néanmoins tenter de reconnaître les enjeux de cette implication corporelle. Pour cela, il est nécessaire de préciser les différences entre tabou du toucher, interdit du toucher et non-toucher. Puis, montrer que l'interdit du toucher peut être paradoxalement érotisant, tandis que le toucher, s'il répond à certaines caractéristiques traduisant l'intention juste du thérapeute, peut diminuer l'érotisation et permettre d'atteindre des niveaux précoces voire archaïques du développement du sujet.

Deux axes se présentent alors à notre réflexion: les travaux centrés sur les enveloppes psychiques et le rôle contenant de la peau, et la question freudienne de la place d'Éros dans la cure, qu'il ne s'agit pas d'oublier. Le concept d' « érogénèse contenante » permet d'esquisser un modèle théorique des processus par lesquels le toucher réel et symbolique a un rôle structurant et fondateur pour le sujet.

Vient enfin un article à deux voix, une masculine et une féminine, qui nous parlent de l’importance du sexe réel de l’analyste en regard de la théorie de la bisexualité psychique. La théorie et la pratique analytique se basent sur le concept de la bisexualité psychique qui décrit que, suite aux jeux complexes des identifications, nous avons tous en nous une partie masculine et féminine. Dans sa fonction et dans le transfert, l’analyste peut tour à tour être paternel ou maternel, quel que soit son sexe.Est-ce à dire que le sexe réel de l’analyste n’a pas d’impact sur la cure ou que le sexe du patient n’a pas d’impact sur l’analyste ?C’est à ces questions que tentent de répondre Brigitte Dohmen et Jacques Van Wynsberghe. Après un détour par l’éthologie, Jacques Van Wynsberghe aborde le concept de bisexualité psychique. Ils nous parlent ensuite tous deux des observations tirées de leur clinique et qui montrent une différence. Brigitte Dohmen réfléchit sur l’impact du sexe de l’analyste chez les patients pré-oedipiens et chez les patients oedipiens. Ils terminent par des vignettes cliniques qui mettent cette question en évidence.

Bonne lecture.

Brigitte Dohmen



 

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