ACCUEIL LA REVUE Éditoriaux Vol 4 n°2 1999 -- MÉMOIRES TRAUMATIQUES DU NOUVEAU-NÉ

Vol 4 n°2 1999 -- MÉMOIRES TRAUMATIQUES DU NOUVEAU-NÉ

Cette revue est axée sur les problèmes périnataux et leur impact sur le développement psychique. En effet, notre journée d’étude a été consacrée aux « mémoires traumatiques du nouveau-né dans les psychothérapies d’adulte ».

Notre premier intervenant fut le Docteur Daniel Stern. Celui-ci attira notre attention sur l’importance d’aborder le sujet du point de vue du bébé et non du point de vue de l’adulte sur le bébé. Pour l’enfant, est traumatique ce qui sort de ses habitudes, ce qui est exceptionnel. En effet, le nourrisson a une grande aptitude à repérer les patterns de répétition, ce qui implique une mémoire. L’enfant crée, à partir des expériences qu’il a avec son corps, des prototypes d’expérience, c’est-à-dire des représentations généralisées de celles-ci. Cela lui permet de repérer ce qui est habituel et de développer des attentes. Le traumatique, c’est un événement inhabituel qui vient rompre la toile de fond que l’enfant a tissée auparavant. En regard de cette définition particulière, toute situation qui s’est mise en place progressivement ou qui est répétitive ne peut être considérée comme traumatique.

Une autre particularité de « l’infans » est son incapacité à construire une narration qui relaterait son expérience. Le nourrisson a le sens du rythme et de la temporalité de l’expérience mais il ne peut la mettre en mots avant deux ans et demi. Il fonctionne dans le monde de l’implicite. L’explicite, c’est-à-dire le verbal et le symbolique, vient plus tard. L’implicite ne pourra jamais être totalement mis en mots. Dans la thérapie aussi, les choses les plus importantes se passent dans l’implicite. Tout cela nous montre que le nourrisson est finalement beaucoup plus proche de l’adulte qu’on ne veut le reconnaître habituellement.

Bernard Durey nous a ensuite partagé son hypothèse que l’être humain s’élabore psychiquement dès la conception. Cette élaboration est tributaire à la fois de l’énergie propre de cet enfant en devenir et de toutes les projections qui le précèdent et l’accompagnent. Bernard Durey se réfère à l’embryogenèse pour mettre en place une clinique du soin pour les enfants gravement perturbés. « D’abord le corps sinon rien, puis développer les potentialités pour ensuite les exploiter. » Il nous parle de son travail avec les enfants autistes relaté dans son livre « Autismes et humanité ». L’autiste est en manque de marque. Comment mettre en place cette écriture et permettre un « recommencement » réussi? Ces enfants restant en deçà de la surface perceptive ne sont pas accessibles au symbolique. Ce qui importe avec eux est de mettre en scène des situations équivalentes à ce qui aurait dû avoir lieu pendant la gestation et après la naissance afin de permettre un ancrage affectif et stimuler l’éveil des moyens sensoriels. Dans cette structure de soins, l’enfant est pris en charge par un couple réel en contact avec la famille d’origine qui est suivie et s’intègre aux soins si elle en est capable.

Des repères temporels et sensoriels sont donnés aux enfants pour mettre en place une fiabilité du cadre et des « scènes de réalisations symbolisantes », l’une étant le bain en rappel de la vie dans le liquide amniotique. En fonction de l’évolution de l’enfant, les scènes de réalisations symbolisantes laissent la place à des scènes de représentations symbolisantes comme la constitution d’un album de photos reprenant l’histoire de l’enfant. Ensuite vient la psychothérapie individuelle de l’enfant.
Suite à cette expérience, Bernard Durey a ensuite développé un travail d’interventions programmées en institution pour polyhandicapés. Ce travail vise à redonner du sens aux actions des soignants. Il y prescrit « des scènes équivalantes aux soins donnés aux nouveau-nés en insistant sur l’importance des repères affectifs et sensoriels ».
Il propose le même genre de travail avec les personnes qui ont vécu un traumatisme d’abandon précoce.

Sander Kirsch nous présenta son travail et ses hypothèses concernant les problématiques périnatales. Les patients concernés par ces problèmes archaïques ont souvent un fonctionnement particulier par rapport au temps et à l’espace  et ont dès lors des difficultés à s’adapter au cadre analytique classique. Ces patients font aussi des transferts très intenses et souvent difficiles à gérer. Avec eux, « l’expérience partagée précédera toujours la verbalisation et la symbolisation. »
Selon Sander Kirsch, les modèles linéaires et ceux du langage n’aident pas à décoder le monde des patients à problématiques périnatales, c’est pourquoi il a cherché des modèles d’explication du côté du corps. Il se réfère à différents auteurs qui l’ont aidé à structurer sa pensée à ce sujet. De l’embryologie à la physique quantique en passant par l’éthologie, il nous fait entrer dans le monde « implié » de ces problématiques.
Du côté des psys, il cite Bernard Durey qui considère que la structuration fondamentale de l’individu se met en place lors d’une période qui va de la fécondation au stade du miroir. De même, « le corps est le lieu de l’inscription signifiante fondamentale ». Dans son approche thérapeutique, il s’agit de permettre des expériences d’une relation corporelle et affective à deux. « Le touchant-touché fonde et annonce le signifiant-signifié ».

Il nous parle ensuite de Daniel Stern qui décrit également une structuration du bébé bien avant le langage, sur un mode beaucoup plus circulaire que linéaire. Sa théorisation des différents domaines du sens de soi et d’un développement précoce de la psyché ouvre un espace de liberté dans le travail psychothérapeutique.

Sander Kirsch se réfère aussi au travail de refacilitation de naissance de William Emerson. Celui-ci situe le développement d’un soi noyau dans le deuxième trimestre de la grossesse. Le foetus est déjà capable de construire ses défenses. Dans son travail extrêmement empathique avec les bébés, il s’utilise comme « appareil à penser » les émotions brutes de celui-ci.

Sander Kirsch propose que le thérapeute en fasse autant avec des adultes aux problématiques archaïques. Il considère celles-ci comme des crises développementales plutôt que des traumatismes parce que l’individu a continué à se structurer à travers et en fonction de ces crises. Cependant certaines situations vécues in utero ou peu après la naissance laisseront une empreinte définitive. Pour lui, la vie psychique se met en place dès la conception et la vie intra-utérine n’est pas toujours paradisiaque.

Pour aider les patients adultes avec une problématique périnatale, il faut un vécu émotionnel partagé entre le thérapeute et son patient. Cela stimule évidemment son contre-transfert. La thérapie est l’apprentissage de la création d’un lien positif avec l’autre, avec ce que cela implique d’engagement de la part du thérapeute. Certains aménagements du cadre peuvent aider ce travail. Sander Kirsch insiste sur l’importance du travail corporel dans ces situations. Celui-ci est une mise en acte relationnelle structurante. Le toucher utilisé est un toucher confirmant et non un toucher érotisant. Sander Kirsch définit ce travail comme « intensément émotionnel de forte proximité ».

Le Docteur Annette Watillon a enfin abordé le traumatisme comme un événement qui dépasse les défenses du sujet. Il devra être soit abréagi soit élaboré pour pouvoir être intégré psychiquement. Le tout jeune enfant a plus de risque d’être débordé dans ses défenses, celles-ci étant encore peu élaborées. Il est de plus dépendant de la réaction de ses parents à l’événement : ceux-ci peuvent être débordés eux-mêmes ou être inattentifs ou inconscients de l’impact de l’événement pour l’enfant. Le traumatisme altère la confiance de l’enfant dans son environnement et son sentiment de toute-puissance. Il y a des conséquences sur la construction du Moi, sur l’agressivité tant vis-à-vis de l’autre que de soi-même, sur l’image de soi. En ce qui concerne les défenses, il peut y avoir clivage, enkystement, refoulement de la représentation ou remaniement après-coup. Annette Watillon développe cette notion d’après-coup dans la foulée freudienne : notre psychisme reprend et retravaille nos souvenirs pour en effacer le côté difficile. Elle illustre cette notion par deux cas cliniques fort intéressants. Dans la thérapie, l’enfant peut se réapproprier des traces perceptives auparavant bloquées grâce à une mise en mots et une détoxication affective. La cure analytique fonctionne donc elle aussi comme un après-coup. Annette Watillon nous présente ensuite des situations d’adultes névrosés présentant des troubles importants de l’orientation dans le temps et l’espace en lien avec des situations traumatiques précoces. Ces événements traumatiques doivent pouvoir être abréagis et représentés de façon à sortir de la répétition.

Nous vous présentons ensuite le débat qui a suivi ces présentations.

Vous aurez enfin l’occasion de lire un texte qui reprend les observations faites par Brigitte Dohmen dans le cadre de sa pratique de préparation affective à la naissance. Elle constate que la vie psychique du bébé existe dès le début de la grossesse. Le bébé in utero est un être affectif avide de contacts avec le monde extérieur et qui semble apte à les différencier. Il a aussi la capacité de manifester des émotions différenciées à travers la qualité de ses mouvements. Elle observe par ailleurs que ce bébé in utero repère les émotions de sa mère mais ne semble pas s’y identifier. Il a une vie affective déjà autonome. Les bébés in utero ont une relation intense avec leur jumeau et également avec leurs frères et sœurs déjà nés.

Apprendre aux parents à développer une relation affective et confirmante avec leur bébé in utero favorise l’installation d’une sécurité intérieure profonde chez ceux-ci.

Brigitte Dohmen aborde l’impact de ce type de démarche sur la relation qui s’établit entre le bébé et ses parents, sur la relation du couple, sur le vécu de la mère et celui du père. Elle décrit l’accouchement comme une aventure à trois dans laquelle les parents sont acteurs et prennent en charge affectivement la naissance de leur bébé. La naissance représente un événement traumatique pour le bébé, d’où l’importance de l’accompagner, de lui donner un contenant. Brigitte Dohmen nous parle ensuite d’un accompagnement du bébé après la naissance fait à la fois d’attachement et de détachement, de prise en charge des besoins et de respect de l’autonomie du nourrisson.

Brigitte Dohmen



 

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