ACCUEIL LA REVUE Éditoriaux Vol 1 n°1 1996 -- CORPS, AFFECT ET REPRÉSENTATION

Vol 1 n°1 1996 -- CORPS, AFFECT ET REPRÉSENTATION

Dans ce premier numéro, nous avons souhaité publier les actes du colloque que nous avons organisé en 1994 sur le thème : « Corps, Affect et Représentation ». Ce colloque avait pour but de rassembler des thérapeutes appartenant à des écoles analytiques différentes et qui acceptaient de se rencontrer pour aborder ce thème commun.

Le docteur Lebrun nous situa d'abord la perspective de Lacan pour qui « l'organisme ne devient corps que de consentir à être “affecté” par le langage ». Lacan met en avant le langage, le signifiant, ce qui est de l'ordre du symbolique. L'homme est un être parlant, ce qui implique une médiation par rapport aux choses. C'est aussi la parole qui fait de l'homme un sujet de désir et pas simplement de besoin. Devenir humain, c'est entrer dans le monde des mots, le monde symbolique, c'est passer par l'Autre. L'inconscient est structuré comme un langage. Le corps est nécessairement pris dans le réseau symbolique, ce qui implique que la jouissance du sujet sera obligatoirement hors corps, c'est la jouissance phallique. Néanmoins le sujet doit assumer l'impossibilité structurale de tout dire, impossibilité qui n'est pas impuissance. C'est ici qu'intervient l'affect d'angoisse pour Lacan.
Sur le plan clinique, il y a trois modalités d'atteinte du corps en rapport avec lapsyché : les symptômes hystériques qui concernent le corps du langage, les phénomènes psychosomatiques qui concernent une atteinte du corps réel, et la potentialité psychosomatique du sujet où il peut activement consentir à entrer dans le langage et la castration ou en refuser le prix. Le choix de la psychanalyse lacanienne est celui d'un corps toujours déja pris dans le langage, contrairement à la conception d'un corps antérieur au dire. Notre condition de "parlêtre" implique une assomption de la perte.

Le docteur Gauthier a ensuite abordé le thème sous l'angle de la théorie de Sami Ali. Il reprend d'abord la théorie freudienne pour en souligner ses apports, mais aussi ses limites et ses ambiguïtés : statut ambigu du corps et statut ambigu de l'affect. La psychanalyse s'est constituée autour d'un premier objet de méconnaissance : l'inconscient. Celui-ci ne peut devenir conscient que par la présence et l'interprétation de l'analyste. Pour le Docteur Gauthier, à côté de la symbolisation langagière, il y a d'autres moyens de représentation qui sont des tentatives de symbolisation.Le corporel est une autre zone de méconnaissance de la théorie freudienne parce qu'il se situe hors du champs de l'analyse. La pulsion trouve sa source dans le corporel, la libido s'étaye sur les fonctions biologiques, cependant l'analyse ne parle que du corps imaginaire et du désir. Elle pense le corps de façon hystérique, comme le lieu d'expression des conflits psychiques. La pulsion n'est connaissable qu'à travers l'affect et les représentations. La psychanalyse freudienne sépare l'affect de la représentation, ce qui conduit inévitablement à un modèle hystérique. L'affect est coincé entre le corps et la représentation. De plus, la psychanalyse n'aborde pas la fonction relationnelle du corps, pourtant très présente chez le nourrisson. Ce corps relationnel va permettre un lien entre corps réel et corps imaginaire.
Pour le docteur Gauthier, il faut repenser l'affect, comme il faut repenser le corps. Cela permet de prendre en compte les patients dont l'affect est neutralisé, ceux qui n'ont pas d'imaginaire.

Madame Harpman, quant à elle, s'est référée aux théories de Klein, Bion et Meltzer qui ont élargi la théorie et la pratique analytique.
Le travail analytique reste centré sur l'interprétation de l'inconscient. Néanmoins l'analyste est de plus en plus souvent confronté à des patients dont l'appareil psychique est à reconstruire, qui ont une fonction alpha déficiente, dirait Bion. A la suite de Meltzer, elle propose de réfléchir à une lacune du modèle freudien: celle de ne pas avoir théorisé la vie émotionnelle. Bion, par contre, parle de la fonction alpha qui est l'appareil à penser les pensées. Or certaines pensées ou émotions ne sont pas reprises par cette fonction alpha : ce sont les éléments bèta. Ceux-ci se retrouvent dans le corps.A travers trois cas cliniques, Madame Harpman nous montre que le travail de l'analyste est parfois de donner un contenant à l'émotion, de la penser dans la relation analytique. Il reçoit les rêves, les fantasmes, les émotions du patient. Il les digère et les met en mots. Cela permet à l'émotion de quitter le corps pour entrer dans la pensée verbale. Le travail analytique développe l'introjection dans la pensée du patient de la fonction alpha de la mère analytique.

La revue se poursuit par trois exposés donnés par des membres de notre association lors de nos cycles annuels de conférences.

Madame Baum-Goldfarb aborde le problème de l'importance du sexe du thérapeute dans le déroulement de la thérapie. Elle reprend un certain nombre de cas de patients, hommes et femmes, pour qui le choix d'une thérapeute femme était important. Cela lui permet de souligner l'effet facilitant que ça a pu avoir pour certains et son utilisation à des fins de résistances pour d'autres. Mais quel que soit son sexe, le thérapeute sera investi des différents personnages transférentiels, rôles dont il aura à faire le décodage. Elle aborde ensuite la façon dont le problème a été abordé sur le plan théorique par différents auteurs.
Freud d'abord qui, bien qu'il ait ouvert les portes de sa société de psychanalyse aux femmes, a une théorisation plutôt mysogyne :« La femme est un homme castré », « elle peut être considérée comme une créature humaine ». Il reconnaît cependant avoir encore à explorer ce domaine et espère que ses collaborateurs le feront. Mais il rejettera les théorisations de ceux qui le remettent trop en question.
Karen Horney s'oppose à cette conception machiste de la femme. Elle ne reprend pas le concept de phallus et met homme et femme sur un pied d'égalité dans leur différence sexuelle.
Jones considère que la fille est d'emblée féminine, elle n'est pas un garçon "manqué". Il reproche la vision phallo-centrique de la psychanalyse.
Mélanie Klein s'est opposée au concept de castration et envisage autrement le complexe d'Oedipe. Elle théorise aussi autrement la sexualité féminine. Néanmoins elle n'ose pas s'écarter totalement de la théorie freudienne.
Françoise Dolto aura la même ambiguïté. Tout en critiquant Freud sur sa méconnaissance de la sexualité féminine, elle dira que la libido est phallique, suivant en ça Lacan.
Même Christiane Olivier, malgré sa polémique contre la théorisation phallo-centrique de la psychanalyse, restera freudienne au bout du compte dans sa formulation théorique.

Alors à quand une théorie vraiment nouvelle ?

Madame Dohmen aborde la place du corps dans la théorie psychanalytique depuis Freud jusqu'à nos jours. Elle montre toute l'ambiguïté de la théorisation de Freud qui part du corps biologique pour arriver au corps fantasmatique sans expliquer le passage de l'un à l'autre.
Elle insiste sur le fait que la théorie et la pratique développées par Freud étaient le résultat du contexte culturel de l'époque, mais aussi de la propre personnalité de Freud et de sa propre problématique non résolue.
Cela a marqué toute la pratique analytique qui a suivi et qui s'est fortement rigidifiée encore par la suite.
Elle souligne le pansexualisme de la théorie freudienne qui a abouti à un interdit du toucher entraînant une érotisation de la cure.
Elle reprend ensuite les apports de Mélanie Klein, Bion et, dans un autre ordre, Sami-Ali par rapport à la théorisation du corps et la place plus totalement neutre de l'analyste.
Elle envisage ensuite une nouvelle théorisation de la place du corps dans la pratique analytique en opposant le mythe de la neutralité bienveillante avec l'activité du thérapeute (interprétative ou autres). Elle différencie passage à l'acte, et, mise en acte et passage par l'acte qui peuvent être des outils thérapeutiques.

Monsieur Kirsch, lui, cherche à théoriser le processus thérapeutique. La thérapie est un processus relationnel entre le client et le thérapeute, et entre le client et son corps. Le thérapeute et le client peuvent résister tous les deux, chacun à leur manière, à ce processus relationnel.
Dans cet article, Mr Kirsch s'intéresse tout particulièrement à un type de client "lourd" pour le thérapeute et dont la caractéristique principale est de résister à la formation d'une alliance de travail, ce concept étant repris à Greenson.
Peut-être aussi que les clients qui s'adressent à une approche psychocorporelle sont déjà au départ des personnes qui s'adaptent mal au cadre analytique trop menaçant pour elles. Ces personnes ont souvent manqué profondément d'une relation suffisamment empathique dans la petite enfance.
Avec ce type de patient, le thérapeute va construire activement l'alliance de travail pour pallier à l'incapacité du client à l'établir. C'est grâce au choix diversifié de ses modalités d'intervention que le thérapeute y arrivera. En effet, celui-ci lui permet de s'adapter à chaque problématique spécifique.
Mr Kirsch définit l'alliance de travail comme « l'ensemble minimum des interventions que le thérapeute doit avoir pour garantir l'installation et la continuation du processus thérapeutique à travers une relation transférentielle. »
A l'heure actuelle, nous rencontrons aussi des clients pour lesquels la construction active d'une alliance de travail est déjà en soi une menace. Pour comprendre ce qui est en jeu ici, Mr Kirsch se réfère aux théories de Stern sur le développement des sens du soi.
Ces clients spécifiques n'ont pas pu développer harmonieusement leur expérience du « soi avec l'autre ». Le thérapeute est dès lors confronté non seulement à une douleur intense mais à des situations difficiles à gérer dans la thérapie. Mr Kirsch illustre tout ceci avec plusieurs vignettes cliniques.

Nous espérons que tous ces articles stimuleront votre propre réflexion et vos pratiques et nous vous souhaitons bonne lecture.

Brigitte Dohmen



 

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